Chris Lorenz (1): «L’économie de la connaissance», le NMP et les politiques de l’enseignement supérieur dans l’UE
Mayo 12th, 2008 by adminChris Lorenz (1): «L’économie de la connaissance», le nouveau management public et les politiques de l’enseignement supérieur dans l’Union européenne
In: Christophe Charles en Charles Soulié (red.), Les ravages de la "modernisation" universitaire en Europe, Paris, Syllepse, 2007, 33-53
Aux yeux des hommes politiques et des journalistes, l’enseignement supérieur, en Europe comme aux États-Unis, est, semble-t-il, un sujet beaucoup plus porteur qu’il ne l’était il y a dix ans. Puisque, selon les rumeurs, dans «notre ère globalisée», nous vivons dans une «société de la connaissance» et puisque nos économies sont fondamentalement des «économies de la connaissance», l’enseignement supérieur attire beaucoup plus l’attention aujourd’hui. Ces nouveaux mots d’ordre ont réussi à se diffuser au sein du monde académique et en dehors. Depuis dix ans, ils sont au coeur du discours sur la politique européenne de l’enseignement supérieur (2).
D’un point de vue historique, la carrière publique soudaine de l’idée d’une «société de la connaissance» comme d’une «économie de la connaissance» ne manque pas de surprendre: depuis les Lumières, les penseurs européens – Voltaire, Comte, Heidegger, Foucault, Habermas, etc. – n’ont cessé d’insister sur le fait que la production et l’application systématique du savoir constitue la caractéristique spécifique des sociétés modernes de type européen. On voit mal comment on pourrait présenter «l’économie de la connaissance» et la «société de la connaissance» comme des idées nouvelles, étant donné qu’elles sont connues des Européens «civilisés» depuis plus de deux siècles et demi. On peut donc s’attendre à ce que la nouvelle signification de la «société de la connaissance» soit très différente de son sens traditionnel, ancré dans la pensée des Lumières.
Cette hypothèse se confirme si l’on note que ses nouveaux défenseurs décrivent les universités comme des entreprises et les universitaires comme des entrepreneurs. Dans le même temps, de véritables entrepreneurs sont maintenant tenus pour des «actionnaires» légitimes des «MacUniversités», et comme tels autorisés à siéger aux conseils d’administration. L’idéologie de «l’économie de la connaissance» signifi e donc simplement que la production de la connaissance relève du domaine de l’économie: l’homo academicus doit se calquer sur l’homo oeconomicus. L’économie capitaliste ne tire plus sa légitimité idéologique de la science, comme c’était le cas à l’ère du «capitalisme tardif», selon les analyses de Jürgen Habermas: désormais, la science elle-même est sommée de se justifier d’un point de vue économique (3).
Dans les lignes qui suivent, j’étudierai les politiques européennes sur l’enseignement supérieur après la déclaration de Bologne pour montrer les origines de la théorie et de la pratique de «l’économie de la connaissance». La démonstration s’organise ainsi: dans un premier temps, je décrirai et analyserai la déclaration de Bologne faite le 19 juin 1999 par les ministres de l’Éducation des pays de l’Union européenne; j’analyserai ensuite le contexte historique dans lequel s’insèrent les déclarations de Bologne, de Lisbonne et de Paris, et enfin les activités de l’Organisation Mondiale du Commerce et en particulier les accords généraux sur les biens et les services, du GATT (General Agreement on Trade and Tariffs) et du GATS (General Agreement of Trade in Service); en troisième lieu, j’esquisserai une description du contexte historique dans lequel la déclaration de Bologne entre en fonction et je m’attarderai particulièrement sur le néolibéralisme et le «nouveau management public» (NMP).
En définitive, je montrerai que dans le contexte du néolibéralisme, du nouveau management public et de l’idéologie de «l’économie de la connaissance», la déclaration de Bologne constitue fondamentalement une transformation silencieuse de l’université humboldtienne, autrefois consacrée à la recherche et aujourd’hui remplacée par une «MacUniversité» néolibérale (4).